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Boubacar Diop, médiateur de l'UCAD : ‘ Il faut décongestionner l’université ’
Boubacar Diop Buuba : Pour ce qui est de l’origine de
l’institution, vous savez que ce besoin d’avoir la paix et la sérénité à
l’université existe depuis très longtemps. Depuis mai 68, tous les
dirigeants qui se sont succédé à l’université se sont rendu compte qu’il
était nécessaire d’avoir un climat de paix. Il a fallu que le nombre
d’étudiants augmente pour que maintenant cette nécessité soit concrétisée
par la création de l’institution du médiateur. En ce qui me concerne,
c’est sous le rectorat de M. Kader Boye que des missions particulières
m’ont été confiées pour intervenir dans des conflits très complexes. Sous
le rectorat du Pr Moustapha Sourang, on a eu à échanger beaucoup sur la
nécessité d’anticiper sur les crises et avec beaucoup de collègues
d’ailleurs. Mais c’est avec le recteur (l’actuel) Abdou Salam Sall que la
décision a été prise de mettre en place un processus. Il m’a chargé de
cette mission. Et, on pensait que cela allait se faire rapidement. Mais
cela n’a pas été rapide par ce qu’il fallait convaincre les différents
acteurs. Aujourd’hui, on peut dire que tous les acteurs sont conscients de
la nécessité de mettre en place un dispositif pour prévenir les conflits.
Il faut dire qu’il y a eu une réflexion menée par les syndicats
d’enseignants. Je pense notamment aux collègues de l’Ecole normale
supérieure qui ont tenu des séminaires à plusieurs reprises sur cette
question des conflits récurrents dans l’espace universitaire et scolaire.
Mais toute chose a son temps. Depuis 2004, le travail de réflexion a été
fait. Aujourd’hui le texte a été adopté par l’Assemblée de l’université.
Cela dépasse ma modeste personne. Aujourd’hui, c’est l’institution
universitaire qui pense que c’est nécessaire. C’est valable pour les
autres universités qui viennent d’être créées. C’est valable aussi pour le
système scolaire dans son ensemble.
Walf quotidien : Quel bilan, faites-vous alors
des quatre ans que vous avez passés à la tête de cette institution
?
Boubacar Diop Buuba : Le bilan que je tire, c’est
qu’aujourd’hui, le débat de fond qui est posé, c’est : Est-ce que cet
organe mis en place par l’université peut vraiment gérer ou transformer
les conflits pour qu’ils soient dépassés ? C’est une question qui est
posée. Certains pensent que le rôle de l’ombudsman est d’anticiper. Mais,
je répète souvent que peuvent anticiper ceux qui ont les moyens pour faire
telle ou telle chose. L’ombudsman ne peut que faciliter. C’est pourquoi
j’aime plus le terme de facilitation si l’on tient compte d’un certain
nombre de suggestions. Il peut aussi aider à transformer certains
conflits. D’ailleurs, il y a une proposition dans ce sens pour que
l’institution travaille dans le long terme. Mais malheureusement, l’équipe
n’est pas encore en place, malgré les bonnes volontés. Il n’y a pas encore
d’équipements. Il y a beaucoup de choses à faire, et ce n’est pas en
quatre ans que tout cela peut être fait. Mais, il y a des raisons de
penser que l’institution ira se développant non seulement à Dakar, mais
dans les autres établissements. Il y a toute une capitalisation qui existe
sur une école instrument de paix. Il y a même au Sénégal des personnes qui
travaillent beaucoup là-dessus. Il y a aussi les Nations unies qui ont une
dynamique pour la paix. L’université de Dakar a été sollicitée. Le
Codesria également travaille depuis longtemps sur la liberté académique et
la paix. Donc, il y a une dynamique qui est posée. Tout récemment j’ai
participé à Joanhesbourg, en Afrique du Sud, à une rencontre de l’Union
africaine , et je suis sûr que certains partenaires de l’Union africaine
comme la Banque mondiale sont sensibles à cette question. Parce qu’au fond
on s’est rendu compte qu’on laisse beaucoup d’argent dans cette dynamique,
mais si les acteurs ne sont pas convaincus. Et le gros des acteurs, ce
sont les étudiants, s’ils ne sont pas partie prenante.Il est très
difficile de réussir les réformes qu’on est en train de mettre en place.
Donc, il faut les associer parce que la vocation de l’université, c’est la
recherche et l’enseignement. Ce n’est pas de gérer des conflits tous les
jours. Donc il faut faire en sorte que, ma foi, une écoute permanente soit
en place. Il faut aussi d’autres éléments d’accompagnement. Par exemple,
il faut des psychologues, des psychopédagogues, des sociologues. Il faut
tout cela à la fois. Cela ne sert à rien de mettre en place une
institution appelé ombudsman si, dans les établissements, il n’y a pas
d’assistants sociaux et de psychologues pour accompagner. C’est donc,
l’intérêt de ces quatre ans. C’est d’avoir soulevé tous ces problèmes.
Pour l’instant, il faut suivre tout cela et surtout mettre les moyens. Je
disais qu’il faut recruter du personnel. On pensait qu’il n y a pas
d’argent pour cela, mais on s’est rendu compte qu’on dépense de l’argent
autour de 200 millions de francs pour réparer des dégâts.
Walf quotidien : Quel est votre diagnostic des
conflits qui minent l’Ucad ?
Boubacar Diop Buuba : Pour les conflits, j’ai d’abord mis
l’accent sur une question à savoir qu’il faut s’entendre sur les
priorités. Il y a trop de choses à faire, mais il faut savoir situer les
priorités. Ensuite, il faut des choix pertinents. Enfin, il faut toujours
dialoguer et discuter. Je crois que si on définit les priorités, par
exemple, au niveau pédagogique, il faut des salles de classes, des
bureaux. Il faut que tout le monde soit à l’aise. Il faut donc de la
matière d’œuvre. Parce qu’on est là dans une université. C’est le minimum.
Ce sont des priorités, il faut mettre l’accent sur les conditions de
travail et d’hygiène. Maintenant quand on fait des choix pertinents, il
faut discuter avec les acteurs. Il ne faut pas vouloir coûte que coûte
donner satisfaction à des revendications sans tenir compte des contraintes
techniques. Cela aussi il faut qu’on en tienne compte. Je pense qu’il faut
que nous ayons cette culture-là. Le reste maintenant, c’est un suivi
constant à tous les niveaux. Si cela est fait, il n’y a pas de raison que
l’université ne revienne pas à sa vocation première qui est la recherche
et l’enseignement.
Walf quotidien : La violence est omniprésente à
l’université, quelle est votre lecture ?
Boubacar Diop Buuba : Il faut regretter la violence, mais
il faut dire qu’il y a beaucoup d’acteurs non violents qui sont mobilisés
pour qu’il ait une culture de la paix et des droits humains à l’université
et pour le règlement de manière non violente. Ce qu’on voit souvent c’est
une minorité violente. Effectivement une minorité quand elle est violente,
cela fait beaucoup de bruit. Mais la majorité des enseignants et des
étudiants sont contre la violence. Ce qu’il faut donc, c’est la culture de
la non-violence en faisant en sorte que les acteurs puissent se parler.
Les conditions qui créent la violence sont là : la promiscuité crée la
violence, les étudiants qui sont en surnombre dans un amphithéâtre quand
ils se bousculent, il y a des problèmes. J’ai assisté des fois à des
violences entre des enseignants. Il y a aussi les membres du personnel
administratif et technique qui s’énervent quand il y a trop de personnes
autour d’eux. Il faut aussi faire en sorte qu’il n’y ait pas trop de
monde. Et le manque d’espace pour s’épanouir crée la violence. Je crois
qu’il faut un cadre agréable et un bon système d’organisation. Donc, il
faudrait aussi une amélioration de la gestion et un développement de la
culture de la non-violence. Ce n’est pas théorique ; Mais il y a aussi des
innovations à faire. Je n’ai jamais compris pourquoi quand il y a des
manifestations, on utilise des grenades lacrymogènes. Il y a des
innovations même en ce qui concerne les forces de l’ordre. Les étudiants
également doivent trouver d’autres méthodes pour se faire entendre. On n’a
pas besoin d’enlever des chauffeurs de bus, des secrétaires généraux de
l’université. De toutes les façons, cela crée une sorte de psychose. Les
personnels administratifs, techniques et de services ont eu à exprimer
leur mécontentement à propos de la séquestration du secrétaire général de
l’université pour que cela ne se reproduise plus. Malheureusement, la
violence, elle est cultivée dans notre société et que cette université
essaie d’être une sorte d’oasis, c’est très difficile. Ces quatre ans
m’ont permis de faire des observations. Des conflits comme le conflit
casamançais se sont répercutés dans l’espace universitaire. Il y a des
réflexes au niveau des étudiants qui sont liés à cela. Des conflits liés
aux partis politiques se répercutent à l’université. On peut avoir une
carte des sources de violence en fonction de leur origine : politique,
sociale, etc. Maintenant, ce n’est pas une raison pour dire qu’on les
accepte au niveau de l’université. Quand même l’université est un lieu où
se trouvent concentrées les personnes censées comprendre ce qui se passe,
des personnes également censées fréquenter beaucoup d’espaces et capables
de dépasser certaines violences. Ce sont des personnes qui doivent se
faire violence. Je pense que c’est cela le grand défi. Mon hypothèse est
que si l’on arrive à atténuer la violence au niveau de la société, on
arrivera à le faire à l’université. C’est clair. Dans certains pays, c’est
au niveau des couches qui ne sont pas arrivées à régler le problème de la
diversité que se prolonge le conflit. Les conflits qu’on n’a pas pu régler
au niveau de l’université, on les répercute au niveau de la société.
Aujourd’hui tous ceux qui observent l’évolution des sociétés africaines
savent que les conflits les plus terribles viennent des intellectuels.
Parce que c’est à l’université que beaucoup de frustrations naissent. Car
il y a des étudiants qui quittent l’université sans diplôme et sans boulot
après. Ils deviennent forcément violents. Ce qui pose plus le problème des
débouchés que celui de l’enseignement. Donc, il faut vraiment accorder à
l’université toute l’attention qu’elle mérite. Mais cette université aussi
doit prendre son autonomie. Parce qu’il y a un certain nombre de problèmes
qui ont des interférences politiques que l’université ne pourra jamais
régler. Pour que les universités assument leur mission, il faut qu’elles
soient autonomes. L’Etat doit continuer à les soutenir, mais les
universités doivent avoir leur autonomie. Si les violences sont dictées de
l’extérieur, les universités ne pourront pas avoir la paix.
Walf quotidien : Pour vous les rapports entre les
politiques et l’université sont porteurs de germes de violence ?
Boubacar Diop Buuba : C’est normal. Les universités sont
des lieux d’affrontements politiques. Mais le problème est qu’il faut bien
gérer cela. Car on ne peut pas ne pas parler de politique à l’université.
L’année dernière, concernant les élections, globalement cela s’est bien
passé. Parce que le Coud (Centre des œuvres universitaires de Dakar) avait
mis en place un système pour éviter les crises. Actuellement, il y a des
divisions au niveau des amicales qui viennent me poser des problèmes de
salle pour tenir leurs réunions. L’université doit faire partie des
espaces sans violence et respecter la devise du président Senghor : lux
mea lex, c’est-à-dire : la lumière est ma loi et non vice, la force c’est
ma loi. Ça ce sont des déviations des aberrations, c’est des accidents de
l’histoire. Je dis que ceux qui utilisent la violence n’ont pas leur place
à l’université. Ce sont des erreurs de parcours. Peut-être qu’ils se sont
trompés de chemin, mais ce n’est pas ici. Quelqu’un qui utilise la
violence qu’il sache que les muscles ce n’est pas ici. Les muscles ne
doivent être utilisés que pour la performance, pour la beauté du geste.
Mais la force pour faire sortir le sang, ce sont des gens qui se sont
trompés. Vraiment, on devrait mettre sur le fronton de l’université : ‘La
force et le sang n’ont pas leur place ici’. Ça il faudrait qu’on le
chasse. Si j’avais les moyens sur tout le mur du ‘Couloir de la mort’, j’y
mettrais de beaux dessins et des slogans pour montrer que cet espace,
c’est le culte de l’esprit, de la beauté et non de la violence.
Maintenant, il y a des conditions à remplir pour que cela ne soit pas le
cas. Mais cette promiscuité nous crée des problèmes. Il y a trop de
problèmes, trop de désordre. |