Enseignement supérieur au Sénégal : la qualité en danger

 

Voici quatre raisons qui me fondent à apporter ma contribution à l’élaboration d’une bonne politique d’enseignement supérieur au Sénégal :

 

  1. Les universitaires sont toujours fiers de rappeler que l’Université est le temple du savoir et de la liberté d’expression et de mouvement. Je suis universitaire.

 

  1. Le développement économique et social ne s’est jamais fait et ne se fera jamais qu’après l’instauration d’un système d’enseignement supérieur de qualité. Aucun pays développé n’a pu se dispenser de ce critère de performance. C’est ma conviction.

 

  1. L’Université publique a un devoir de résultat vis-à-vis du citoyen qui lui donne ses moyens de fonctionnement pour assurer la formation de ses enfants. Je suis citoyen sénégalais.

 

  1. Que l’on en soit fier ou pas, lorsqu’on est diplômé d’un établissement d’enseignement supérieur, son image impacte à jamais l’évaluation à priori de ses compétences. Or, l’écrasante majorité de ceux qui font tourner l’administration et les services au Sénégal ont été formés, au moins en partie, dans le système d’enseignement public. C’est mon cas. 

 

Fort de cette légitimité, nous nous sentons le devoir autant que le droit de tirer la sonnette d’alarme en ce qui concerne une dérive qui fait s’émousser la qualité de la formation et de la recherche dans l’Université sénégalaise. En effet, le système d’enseignement supérieur sénégalais traverse une période de profondes mutations qui, pour l’essentiel, n’ont pas été réfléchies et décidées par ses acteurs directs, je veux parler de la communauté universitaire.  Cette situation nous met dans l’obligation de prendre le train en marche, et de nous impliquer dans sa conduite pour notre survie en tant qu’universitaires, au vrai sens du terme. Aussi, aimerais-je partager un certain nombre de points de vue surtout pour ce qui est des implications pédagogiques.

 

Depuis 2000, l’état du Sénégal a accru de façon considérable ses investissements sur le plan infrastructurel, dans le domaine de l’éducation. Cependant, ces investissements souffrent d’un manque criard de vision globale. En effet, par la création de nombreux lycées et collèges, l’Etat a occasionné une grave distorsion entre le flux de bacheliers qui arrivent sur le marché de l’enseignement supérieur et les capacités d’accueil des établissements d’enseignement supérieur. Depuis la survenue de l’alternance politique au Sénégal, l’augmentation annuelle moyenne du nombre de bacheliers est 18,56%. Il est passé de 9449 en 2000 à 22439 bacheliers en 2007. Cet état de fait nous a conduit à des conséquences telles que :

 

  1. le surpeuplement des amphithéâtres dans les universités publiques, surtout à l’UCAD,

 

  1. la surcharge pédagogique des enseignants-chercheurs qui ploient sous le poids des heures complémentaires,

 

  1. des mécanismes d’évaluation inadéquats.

 

L’urgence est donc à la recherche de solutions sérieuses et appropriées à ce problème qui, si on n’y prend garde, risque d’hypothéquer très durablement la qualité de l’enseignement supérieur au Sénégal. En tant qu’acteurs de cet ordre d’enseignement, notre responsabilité – de l’Etat et des universitaires - est lourde et historique. Pour qui veut faire un diagnostic serein et impartial, le constat qui s’impose est que l’UCAD est un cas sérieux, une université malade de sa surcharge. Les règles pédagogiques fondamentales sont universelles parce que tout simplement scientifiques ; certaines conditions de travail à l’UCAD sont inacceptables aussi bien sur le plan pédagogique, que sur le plan purement humain, autant pour les enseignants-chercheurs que pour les étudiants. En guise de remède, ne cédons donc pas à la tentation de bourrage des autres universités pour, par naïveté ou à dessein, les amener à attraper le mal de l’UCAD. Cette université a besoin d’être assistée et redressée et non d’être imitée.  Mobilisons nous autour d’elle pour qu’elle retrouve son lustre d’antan qui faisait notre fierté. Mobilisons nous avant que le mal ne se propage sur ses départements restés très performants parce que non encore atteints. Ceci est un acte citoyen qui appelle toute la nation sénégalaise vu l’envergure de l’UCAD dans notre  dispositif d’enseignement supérieur.

 

De la responsabilité de l’Etat.

 

J’appelle les autorités sénégalaises à assumer pleinement leur part de responsabilité dans cette situation qu’elles ont largement contribué à créer. Cela devrait leur être naturel eu égard aux trois principaux objectifs[1] que le Gouvernement, à travers le Ministère de l’Education, s’est assignés pour l’enseignement supérieur, et sur lesquels nous aimerions apporter quelques commentaires et suggestions :

 

  1. Augmenter l'accès de l'enseignement Supérieur. Le Professeur Moustapha Sourang, Ministre de l’Education révèle dans le quotidien Walfadjri du 24 juillet 2007 la décision du Président de la République de créer quatre nouvelles universités. Il s’agit : de l’Université des Métiers de Saint-Louis, de l’Université des Savoirs de Diourbel, de l’Université du Commerce, du Transport et de l’Economie de Kaolack, et de l’Université des Mines, de la Métallurgie et de l’Industrie de Tambacounda. Le Ministre ajoute que les études, les plans, les maquettes, les terrains (50 à 100 ha sur chaque site) et le financement d’environ 70 milliards de francs Cfa sont disponibles.  

 

Il y a donc là une opportunité d’augmenter et de diversifier l’accès de l’enseignement supérieur. Nous ne sommes pas opposé à la création d’une université thématique par région, mais force est de constater que le système de l’enseignement supérieur n’a pas encore digéré ses trois nouvelles structures qui sont l’Université de Thiès, l’Université de Ziguinchor, et le Centre Universitaire Régional de Bambey. De plus, l’Université Gaston Berger n’a pas encore fini de grandir. La priorité devrait donc être à la mise à disposition de moyens pour permettre à ces structures de terminer leur période de gestation et de maturation, dans le respect des normes académiques et pédagogiques.

 

Par ailleurs, nous pensons qu’il faut mettre à contribution le secteur privé de l’enseignement supérieur. C’est l’occasion de mettre de l’ordre dans ce secteur en le réglementant et en octroyant des agréments avec des cotes qui dépendraient des performances de l’établissement et du respect qu’il voue à la réglementation. Il faut, par exemple que ces établissements se dotent d’un corps professoral propre. Une fois les critères d’agrément mis en place, l’Etat pourrait orienter des bacheliers, dont il prendrait en charge les frais de scolarité, vers les établissements d’enseignement supérieur privés les mieux cotés. Ainsi, les conditions d’une saine émulation seraient créées pour une meilleure qualité de formation. Cependant, il ne s’agit pas pour nous de suggérer la privatisation totale du système d’enseignement supérieur, ne serait-ce que parce qu’il faut assurer la relève, l’encadrement des futurs Professeurs d’universités, donc l’activité de recherche. Or, au Sénégal, cette dernière n’est, pour le moment,  assumée que par l’Université publique.       

 

  1. Améliorer la qualité. Selon les exigences de la pédagogie universitaire, cet objectif ne peut être atteint que si le taux d’encadrement des étudiants répond aux standards internationaux. Rappelons que la qualité dépend aussi de l’environnement de travail, donc en particulier des infrastructures pédagogiques et sociales, et des équipements.  

 

  1. Optimiser la gestion des ressources. S’il est un constat général, c’est que l’enseignement supérieur au Sénégal n’est pas géré de façon cohérente et rationnelle. Sinon, comment pourrait-on comprendre l’absence d’un cadre institutionnel permettant la mobilité des enseignants-chercheurs entre les différents établissements d’enseignement supérieur publics du pays, alors que les ressources humaines sont insuffisantes ? Comment se fait-il qu’un texte de l’UCAD instituant la réforme LMD (Licence Master Doctorat) se retrouve sur la table de l’Assemblée Nationale, alors que le Sénégal qui est un petit pays - du moins économiquement, démographiquement et géographiquement parlant - ne peut s’offrir le luxe d’avoir une réforme LMD par université ? L’Assemblée Nationale ne devrait voter qu’un seul texte consensuel pour l’Université sénégalaise, en ce qui concerne le LMD.  D’ailleurs, même les grands pays se dotent d’un texte fédérateur en la matière.  En outre, rappelons que le LMD est, par essence, fait pour promouvoir la mobilité des étudiants entre différentes universités. A fortiori celles d’un même (petit) pays. Enfin, comment comprendre l’absence d’un cadre permanent de concertation entre les autorités des différents établissements d’enseignement supérieur du pays ? Ce cadre doit être institutionnalisé et pérennisé  au-delà des femmes et hommes qui dirigent nos universités actuellement.    

 

Nous aimerions rappeler à l’Etat que lorsque la Banque Mondiale a voulu ranger dans le volet social l’investissement dans le secteur de l’éducation, nous nous sommes tous dressés – universitaires comme autorités gouvernementales - contre ce principe. Nous avons toujours soutenu que cet investissement est plutôt économique ; ce qui a amené la Banque Mondiale à réviser sa position. Si la conviction de l’Etat n’a pas varié par rapport à ce débat, il est temps qu’il définisse une politique cohérente et claire à l’endroit du secteur clé de l’économie qu’est l’enseignement supérieur. Et cette politique ne peut avoir comme but ultime que la production de diplômés de qualité, gage d’un développement socio-économique.   

 

De la responsabilité des enseignants-chercheurs

 

Nous sommes persuadé qu’une partie de la solution au problème que nous avons soulevé pourrait et devrait venir des enseignants-chercheurs pour peu qu’ils en aient la volonté. Nous pensons que le SAES (Syndicat Autonome de l’Enseignement Supérieur) qui  a fait de l’Université sénégalaise ce qu’elle est aujourd’hui, aussi bien en terme de gestion démocratique que sur le plan de l’attractivité, par la revalorisation de la fonction d’enseignant-chercheur, a un rôle de premier plan à jouer. Nous dirions même que ce syndicat a une responsabilité particulière dans la marche de l’Université eu égard au respect que lui voue la communauté universitaire sénégalaise et africaine, et à ce qu’il nous a habitué à prendre en charge de manière efficiente et méthodique les problèmes de l’enseignement supérieur au Sénégal.            

 

Camarades, l’heure est venue de « revendiquer » :

 

  1. Des conditions de travail humaines. Refusons de dispenser des cours dans des amphithéâtres qui débordent au point qu’une partie de leur contenu se retrouve sur l’estrade du Professeur et dans les couloirs. Nul n’a besoin d’être expert pour savoir que ceci est anti-pédagogique. Pour le respect et l’amour que nous devons à notre métier, pour notre détermination à porter le savoir, sans faux-semblant, dans les cerveaux que la nation nous a confiés, pour le droit que nous avons à un environnement de travail simplement humain, arrêtons nous et mettons un terme à cette situation douloureuse pour qui respecte la transmission du savoir.  Certains m’opposeront le droit d’accès à l’université publique pour tout bachelier sénégalais. Vous et moi savons bien que nous rendons un mauvais service à ces jeunes innocents et ambitieux qui se bousculent plusieurs heures avant pour s’entasser comme dans une boîte de sardines pendant les cours devant un professeur qui ne peut s’épanouir. Chers collègues, nous savons que quatre années plus tard c’est nous mêmes qui allons constater et proclamer l’échec de l’écrasante majorité de ces fougueux nouveaux bacheliers. Camarades, notre statut d’universitaire ne nous autorise pas à dissimuler cette vérité au peuple sénégalais.

     

  1. La limitation des heures complémentaires. Au-delà d’un certain nombre d’heures de cours hebdomadaire, la vérité pédagogique voudrait que la qualité des enseignements soit fatalement mise en péril. De plus, soit dit en passant, il n’y a plus de place pour la recherche. Or, le SAES a beaucoup fait pour l’amélioration des plans de carrière des universitaires du Sénégal. Et Dieu sait que l’avancement de l’universitaire sénégalais est presque exclusivement tributaire de ses résultats de  recherche. Ce point n’est même pas une revendication, c’est juste une honorable décision que les enseignants-chercheurs prendraient de mettre un plafond au nombre d’heures complémentaires que l’on peut effectuer par année. Il s’agit de proposer un texte réglementant les heures complémentaires dans le sens surtout de leur limitation, et de l’appliquer même si les autorités universitaires n’y sont pas favorables. Pour cela, le SAES n’a pas besoin de partir en grève, il s’agirait pour chaque militant de dispenser un nombre d’heures complémentaires d’enseignement conforme à la limitation. Cette décision serait salutaire non seulement du point de vue pédagogique et pour les activités de recherche, mais aussi pour la résorption  du chômage des docteurs et autres titulaires de qualifications pour l’enseignement supérieur. C’est nous qui les formons, qui les encadrons jusqu’à en faire des docteurs, donc faisons leur de la place en amenant l’Etat à les recruter par la limitation de notre charge pédagogique. Nous devons d’autant plus porter et assumer cette décision que l’Etat ne le fera jamais sans y être encouragé d’une façon ou d’une autre. La raison en est simple, les heures complémentaires coûtent sept (7) fois moins cher que le salaire d’un assistant. Ensuite, le deuxième jalon de  ce combat serait l’exigence de la limitation du pourcentage du volume d’heures complémentaires par rapport au volume d’heures global. Ainsi l’Etat serait-il contraint de créer des postes d’enseignants-chercheurs pour l’Université.  

 

  1. Le réajustement de notre philosophie d’évaluation. Si nous sommes d’accord sur le principe que la note de l’étudiant est déterminée non seulement par les efforts qu’il a fournis mais aussi, par la qualité de l’enseignement qui lui a été dispensé, par l’épreuve à laquelle il a été soumis, par la façon dont son travail a été évalué, alors il y a une co-responsabilité entre l’enseignant et les apprenants, au moins en ce qui concerne la moyenne globale d’une classe. Il serait donc normal que, comme dans certains pays du Nord, lorsque la moyenne d’une classe après évaluation est catastrophique, un rapport soit produit par l’évaluateur pour situer la racine du problème - qui pourrait être dû à chacun des facteurs cités ci-dessus - et y apporter une solution. Ce problème est d’autant plus préoccupant que le mal dans nos universités, particulièrement celle de Dakar, est que le transit universitaire est trop long, surtout au niveau du DEUG. Ce qui crée un goulot d’étranglement et une massification des effectifs du DEUG, due  à des échecs répétitifs. Par conséquent, le flux entrant est de loin supérieur au flux sortant. Attention ! La pédagogie de la réussite ne doit pas nous amener non plus à attribuer des notes non méritées à des étudiants. Formons les bien et évaluons les bien ; du point de vue pédagogique,  ils ne demandent pas plus pour réussir. 

 

Chers camarades, le SAES a mené et remporté des combats beaucoup plus ardus que ceux auxquels je vous invite. Pour ne citer que sa dernière grande mobilisation, notons que la lutte du SAES contre « la fuite des cerveaux » a non seulement permis le maintien mais surtout le « retour des cerveaux ». Faisons leur de la place aussi. Camarades, prenons sur nous de rectifier le tir avant que l’injonction ne nous en vienne du dehors. Cela ne fera que nous grandir davantage, et nous le devons à l’Université.                       

    

Chères autorités étatiques, chers collègues ma conviction est que beaucoup d’étudiants qui auraient pu obtenir un diplôme et intégrer le monde du travail ont été éjectés du système de l’enseignement supérieur sénégalais à cause de conditions de travail calamiteuses et/ou d’un système d’évaluation inapproprié. Réagissons donc en responsables et allons tous, en citoyens consciencieux, au chevet de l’UCAD. Réagissons avant que notre système d’enseignement supérieur, qui a été depuis 1957 dignement porté par l’UCAD, et que les meilleurs bacheliers africains aspiraient à intégrer, ne s’effondre. Que l’Université Gaston Berger, que les nouvelles universités tirent les enseignements du mal qui gangrène l’UCAD en proposant des voies alternatives !

 

Monsieur Abdou SENE

Enseignant-chercheur

UFR Sciences Appliquées et Technologie

Université Gaston Berger